LES SERVICES SPÉCIAUX FRANÇAIS EN INDOCHINE

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LES SERVICES SPÉCIAUX FRANÇAIS EN INDOCHINE

Message par SALAMANDRE le Jeu 17 Mai - 23:09




Texte de Philippe Raggi, paru dans la Revue Historique des Armées, n° 194, mars 1994, pp. 44-53.



"Ce serait une stupidité de croire qu'un peuple sans défense n'aurait que des amis, et il serait bas et malhonnête de compter que l'ennemi se laisserait peut-être attendrir par la non résistance."

Carl SCHMITT. La notion de politique. (Chap. V.)


Lors de la guerre d'Indochine, en dehors des combats menés par les troupes régulières de l'armée française, quelques unités relevant des services spéciaux menaient une autre guerre. En utilisant toutes les ressources de ces services, les français purent lutter efficacement contre le Viet-Minh (V.M.).

Ponctuellement, et malheureusement tardivement, un de ces services - le service Action - a pu, sur le terrain et en utilisant les armes de son adversaire, vaincre les armées de Vo Nguyen Giap. Il faut dire que la France menait une guerre d'un type nouveau et, en 1952, en dehors de quelques "coups" victorieux (Le Day, Ninh Binh, Vin Yen...), la zone du delta (Tonkin) - sous contrôle français - se réduisait telle une peau de chagrin. Pour porter un coup décisif, il fallait à tout prix couper cordons et voies de ravitaillements aux armées V.M., et ce en rendant imperméable la frontière avec la Chine communiste de Mac Tsé Toung. C'est ainsi que des zones de maquis furent créées dans les hauts plateaux et les montagnes proches du Yunnan; il fallait aussi empêcher les armées V.M. de déferler vers le Sud et de prendre le Laos, jusqu'alors hors de l'emprise rouge.

Seuls les peuples qui ont une grande mémoire, à dit Friedrich Nietzsche, sont ceux qui auront un avenir. Ainsi, même aujourd'hui, il est opportun de regarder d'un peu plus près cette période de l'Histoire à travers un aspect fort méconnu de la guerre d'Indochine.

Mais avant de suivre les hommes du service Action, tachons de voir plus clair dans ce monde des services spéciaux français. Notons que notre but ici, n'est pas d'entretenir le mythe des "hommes de l'ombre" (sic), mais bien de comprendre ce qui a fait la réalité du travail et de l'action des militaires du S.D.E.C.E. (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage) pendant la totalité du conflit.

Le S.D.E.C.E. fut créé le 28 Décembre 1945. Et les événements en Indochine débutèrent lors de la reprise en main du territoire par les forces armées françaises de Leclerc et de Valluy. Il fallait en effet, après 1945 et la reddition japonaise, réoccuper le terrain aux mains des troupes chinoises nationalistes au nord de l'Indochine, et reprendre au sud le commandement dévolu jusqu'alors aux armées britanniques. Il s'agissait donc d'une reprise de souveraineté.

Face à l'armée française il y avait toutefois un obstacle : le Viet-Minh. Ho Chi Minh, qui fut un temps la coqueluche des américains en 1945, était désormais un chef politico-militaire important ; et l'absence de directives précises par l'autorité métropolitaine, pour l'accomplissement de l'action militaire d'une part et politique d'autre part, fut préjudiciable en ce sens que prises à temps elles auraient pu liquider le Viet-Minh.

C'est en 1947 que furent enfin clairement définies les attributions et les structures des services spéciaux en Indochine (1). Ces services étaient rattachés à l'Etat-major particulier du Ministre Français des Etats Associés. La base Indochine du S.D.E.C.E. se composait de quatre services:

- Le Contre-Espionnage (C.E.) chargé de :
1) la recherche, la centralisation, l'exploitation locale et la transmission à la Direction Générale D.E.C. de tous les renseignements de Contre-Espionnage.
2) la coopération à la répression locale de l'espionnage, laquelle, restait assurée par les services locaux de Police.

- La Contre Ingérence (C.I.) chargé de la recherche des ingérences étrangères dans tous les domaines (politique, économique, culturel, etc.).

- Le Service de Renseignement (S.R.) chargé de la recherche de renseignements de toutes natures (militaire, politique, économique, culturel, sociaux et scientifique) sur les possessions étrangères ou pays étrangers voisins des Territoires d'Outre-mer sur lesquels le S.R. est implanté.

- Le Service Technique des Recherches (S.T.R.) chargé de l'exploitation générale des écoutes radioélectriques (claires et chiffrées) et responsable du décryptement des textes chiffrés interceptés par le G.C.R (Cf. Infra). L'effectif cadre de ces services comportait 47 Officiers et 108 Sous-officiers, et ne se modifia guère par la suite.

Et deux groupements parachevaient les services spéciaux :

- Le groupement des Contrôles Radioélectriques (G.C.R.) (2), pour l'interception des émissions radioélectriques et radiotélégraphiques (émissions radiotélégraphiques en morse - manuel ou automatique - et par téléscripteur) pour l'exploitation des textes non chiffrés interceptés (bulletin des écoutes V.M., fiches de renseignements diverses), et enfin pour la localisation, à l'aide de stations radiogoniométriques fixes ou mobiles, des émetteurs interceptés. Il est à noter qu'aucune subordination n'existait entre le G.C.R. et le S.T.R.. Ce service comptait à sa création 80 employés civils, 67 Sous-officiers et 8 Officiers et, en 1954, son effectif approchait les 300 personnes.

- Le second groupement, bras armé du S.D.E.C.E., était le Groupement de Commandos Mixtes Aéroportés (G.C.M.A.) (3). Il était chargé de la préparation, de l'organisation et de la mise en œuvre des opérations de guérilla, de sabotage, et des filières d'évasion sur l'ensemble du territoire d'Indochine. Son action était prévue particulièrement au Tonkin (Zone côtière, Zone Autonome du Nord Ouest : Z.A.N.O.), en Cochinchine et au Cambodge dans la région des plantations. Le GCMA possédait six "Antennes" en Indochine, auxquelles étaient rattachées des "Centaines" (au total 22, et notamment 9 dans le Nord Vietnam). Il comptait au départ 52 Officiers, 100 Sous-officiers, 136 Hommes de troupes (pour l'encadrement européen) mais cela ne fut qu'un effectif théorique. Son crédit en supplétifs, lui, était de 2 200 hommes. A toutes fins utiles, le GCMA pouvait disposer de forces d'appoint, à savoir d'une part, les Sections Opérationnelles Aéroportées (S.O.A. Nord et Sud), deux sections sous les ordres du Lieutenant-Colonel Commandant le GCMA mais appartenant aux T.A.P.I. ; d'autre part le 8ème Groupement de Commandos Parachutistes (8ème GCP) qui, lui, pouvait agir tout aussi bien dans le cadre du GCMA, que dans celui d'un Groupement Opérationnel. L'utilisation de ces forces au profit de la Section Action du SDECE en Indochine, provoqua bien des "grincements de dents" (comme le signale le Lieutenant-Colonel Grall Commandant des S.O.A. et du G.C.M.A., dans un rapport de 1952). Cette section Action eut deux appellations durant le conflit indochinois : le G.C.M.A. puis le G.M.I. (4) (Groupement Mixte d'Intervention) quand il fut nécessaire d'organiser cette section en question sous la forme d'une unité formant corps. Avant cela il existait tout de même une section Action dite Section "49" (5), créée par le Général d'Armée, Haut-Commissaire de France en Indochine et Commandant en Chef, Jean de Lattre de Tassigny.

Cette appellation chiffrée demeura et c'est ainsi qu'on la retrouve fin 1953 dans la réorganisation du S.D.E.C.E. en Indochine qui constituait alors la "Base 40".

LA BASE 40

C'est donc ainsi que l'ensemble de la représentation régionale du S.D.E.C.E. se dénommait. La Direction, installée à Saigon, avait à sa tête un directeur qui, selon les cas, recevait les titres de :

- "Directeur Délégué de la Direction Générale du S.D.E.C.E.", pour toutes les affaires techniques relevant des services spéciaux.
- "Chef de la Base 40", pour toutes les affaires administratives relevant des services spéciaux.
- "Chef de la 5ème Section de l'E.M.I.F.T." (Etat-Major Interarmées des Forces Terrestres), pour toutes les affaires administratives relevant de l'armée.

Cette "Base 40" comprenait des sections correspondant à différentes branches d'activités.

- une Section de Commandement, "Section 41", comprenant entre autres:
1) une sous-section de liaison avec l'E.M.G.V.N. (Etat-Major Général du Viet Nam), la "Section 41.1".
2) une sous-section de liaison avec les étrangers, "Section 41.2".

- une Section de Diffusion dite "Section 42".

- une Section de Contre-Espionnage chargée des S.R. étrangers, "Section 43". Cette Section dite C.E. avait sous sa coupe le Détachement Opérationnel de Protection (D.O.P.). Elle était chargée : de la centralisation des renseignements et documents sur les services spéciaux rebelles et les divers groupements communistes, de la détection et de la neutralisation de leurs activités. Le C.E. offensif et répressif sur les rebelles entrait donc dans ses attributions.

- une Section de Recherche sur les pays étrangers, "Section 45" dite S.R.

- une Section chargée des Transmissions et des services Techniques (reproductions, photo, etc.), "Section 46".

- une Section chargée du décryptement, anciennement dénommée S.T.R., "Section 48".

- une Section chargée de l'Action, "Section 49", en tant qu'organisme du S.D.E.C.E. et dénommé G.C.M.À. en tant qu'unité des T.A.P.I. (6), puis G.M.I. à partir de 1953 pour d'obscures raisons d'intendance. En devenant GMI, le groupement perdit sa qualification "aéroportée" et ainsi, non seulement le personnel ne bénéficia plus de l'ISA (Indemnité sur les Services Aériens : la solde à l'air), mais encore, le groupement ne put se prévaloir de son appartenance aux TAPI pour recevoir des crédits de la part de cet organisme. Le Colonel Chavatte, adjoint au Général Commandant les TAP de métropole (en mission d'inspection en Indochine) dans son rapport fait à Hanoï le 22 Octobre 1953, critiqua si vivement le GCMA que moins de deux mois plus tard (le 1er décembre) le groupement devint GMI : "l'appartenance au GCMA ne requiert pas l'appartenance parallèle aux TAP - le brevet de parachutiste n'a plus de valeur pour ses membres que le permis de conduire automobile" (sic).

Voici donc mis à plat les différentes activités des services spéciaux. Regardons maintenant ce que représentait particulièrement la section Action, et tachons de cerner son domaine d'activité en détail. Car il est indéniable que le terme même de l'Action ne pouvait recouvrir le même sens ici ou là, en Europe ou en Territoire d'Outre-mer.

L'ACTION

Les notions généralement répandues sur l'Action, sont confuses. "Même ceux qui étaient chargés, en Indochine, de la conduire manquaient parfois d'éclaircissement à son sujet" (Roger Trinquier). Il convient donc, ici, de dégager quelques idées, de les replacer dans le contexte Indochinois.

Le terme Action est vague. Il s'applique à un domaine si vaste, il peut englober des activités différentes qu'il est bien difficile d'en donner une simple définition.

L'Action est d'abord une forme de combat. Elle ne vise pas le renseignement : elle se sert du renseignement; celui-ci est indispensable et, dans certains cas, l'Action peut être appelée à avoir son propre service de recherche.

Elle vise la destruction du potentiel ennemi là où les moyens classiques ne peuvent pas, pour une raison ou une autre, l'atteindre. Un bombardement n'est pas toujours possible. Et s'il a lieu, il peut fort bien manquer son objectif et en revanche causer d'énormes dégâts matériels et humains. Une équipe Action remplit la mission mieux et à moindre prix.

L'Action ne s'assimile pas pour autant au "Commando". Celui-ci, pour des motifs analogues d'efficacité et d'économie, tend également à la destruction. Mais ses caractéristiques essentielles (surprise, choc et rapidité) sont celle du "coup de main". Lancé d'une base amie pour revenir à une base semblable, il suppose un va-et-vient immédiat. Sa mission est limitée dans le temps et dans l'espace; elle ne déborde pas le cadre d'un acte de guerre pur, essentiellement localisé. Même sur le plan strict de guerre, il en est tout autrement pour l'Action. En effet, elle ne se sépare pas de tout un contexte; elle s'accompagne de mille problèmes insolubles avant la mission, sans liens apparents avec l'objectif final, et pourtant essentiels.

Il s'agit pour l'agent ou l'équipe abandonnés à eux mêmes, de subsister, de remonter la chaîne qui va les conduire au but, sans éveiller l'attention; souvent de monter cette chaîne de toutes pièces.

La technique et le courage gardent leur valeur, mais ne suffisent plus. Au bout de la route demeure toujours l'acte de combat : mais il faut, avant, parcourir cette route et c'est bien le plus difficile.

Plus encore, l'Action se singularise quand elle doit s'enfoncer dans des domaines extra-militaires. Même raison d'être : toujours une destruction de potentiel. Mais ce potentiel peut être moral, psychologique, politique. Tous les terrains sont bons où l'ennemi se trouve en défaut.

Il faut alors mettre en œuvre des personnes interposées : faire naître des mouvements, monter des maquis, étendre des réseaux en s'appuyant généralement sur un idéal ou, au moins, des idées. De rien, il s'agit de tout faire - ou presque -, saisir au vol les occasions, avancer fermement sans certitudes, durer pour aboutir (7).

Apparaissent ici les qualités inhérentes à l'homme dont le « travail » est l'Action. Cet homme est plus qu'un militaire, sa marge de manœuvre est très étendue et ses qualités individuelles sollicitées à un point ultime. Il s'agit pour lui de saisir ce qui fait l'essence de sa personnalité et de la porter à un degré tel qu'il se sublime et devient pensée et action en mouvement. Ce qui fait la caractéristique du personnel destiné à l'Action est que seuls en font partie, "ceux qui pensent et voient par delà les cimes", tout en ayant le sens du concret (Cool.

En Indochine, l'Action avait déjà débuté avant la guerre révolutionnaire. Une première expérience avait eu lieu en 1945. Il s'agissait notamment de guérilla et de sabotage contre les japonais, de mise sur pied de bases pour de futures interventions aéroportées d'envergure. Et ces opérations avaient réussi dans les zones peuplées d'éléments favorables à la cause française (Laos), mais elles avaient échoué au contraire en pays Annamite devant l'effervescence et la xénophobie des habitants. De ces expériences, des leçons furent tirées et plus tard, il fallut encore modifier et revoir le problème de l'Action : le Viet-Minh avait changé, il fallait faire de même. Le V.M. faisait de l'Action depuis le début du conflit et avait enregistré des résultats. Le service Action (GCMA/GMI) emprunta les même méthodes et arriva à battre son adversaire sur son propre terrain, mais trop tard cependant pour renverser la situation - irrémédiable à partir de 1951/1952.

Le sort de la guerre n'incombait pas uniquement au service Action certes, mais néanmoins son influence fut remarquable. "La guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires"; quand Clemenceau à dit cela, il y a plus de 80 ans, il avait peut être raison, mais après 1945, les choses en étaient autrement; la guerre était devenue trop complexe pour être entendue (Verstehen) par les politiques seuls. Ainsi, dans le conflit Indochinois, il est impossible de faire l'impasse sur les problèmes politiques français de l'époque et donc sur la tergiversation dans l'énoncé des directives données aux militaires, pour expliquer les facteurs de la défaite (9). "II y a comme un mécanisme de la défaite. À partir des erreurs initiales, des fautes des gens et des services, elle se multiplie au carré - c'est la progression géométrique du désastre. C'est ce qui est arrivé en Indochine; en fait la fatalité à été provoquée." (Lucien Bodard ; in L'Humiliation)

LES MAQUIS

Afin de saisir au mieux ce que le service Action français a opéré en Indochine, voyons en détail un des maquis du Tonkin, des préparatifs et projets aux résultats et enseignements de celui-ci.

Le maquis "Colibri" s'implanta dans la région du massif de Long He et de la ville de Cotonh, dans un territoire peuplé essentiellement de Méos et de Thaïs; ces populations hostiles, pour des raisons ancestrales au V.M., représentaient le cadre idéal pour la mise en place de l'infrastructure politico-militaire d'un maquis (Cf. Annexe I).

Le chef de la Mission Maquis reçut dans les tout premiers jours de janvier 1953 les termes de sa mission par le commandement. A l'intérieur du triangle Tuan Giao/Son-La/Dien Bien Phu (Cf. Annexe 2), existait un habitat strictement Méo, qu'il importait de contacter et de travailler le plus rapidement possible, pour éviter son pourrissement par le V.M., soucieux de trouver dans ces régions d'accès difficiles, un refuge idéal pour leur Can-Bos (10) et leurs groupes de guérillas.

Dès le début de son installation, et en première urgence, le Chef d'Antenne devait s'efforcer d'orienter son Action sur les pays Méos du Long He, afin de coordonner ses efforts avec l'Antenne en cours d'action dans la région de Dien Bien Phu, et appelée à travailler ultérieurement dans le même sens sur le massif situé à l'Est de cette localité.

Avant son départ pour Na San, l'Officier désigné pour prendre le commandement de l'Antenne, prit connaissance, au bureau Documentation de la Représentation Régionale (R.R.) du Tonkin, des documents existants sur la région. Cette première étude lui permit de se faire une idée sur le pays et les gens avec lesquels il devait travailler.

Le rassemblement des moyens et l'instruction durèrent de janvier à avril 1953. Le recrutement s'effectua dans des conditions difficiles. En effet, à cette époque le Centre de Résistance (C.R.) de Na San était ceinturé par le V.M., leurs Can-Bos contrôlant la région. De plus, le moral des populations n'était pas très élevé. Malgré ces grosses difficultés, le chef de l'Antenne établit les contacts avec les chefs locaux. Et, au mois de mai, l'Antenne comprenait 50 hommes instruits et bien entraînés. L'instruction s'était faite sur place au cours des diverses patrouilles effectuées par les unités du C.R.. Par contre celle des radios et des chefs d'équipes fut faite à la Portion Centrale de la Représentation Régionale. Ces 50 hommes, formés en équipes, constituaient des Missions Spéciales de contact (M. S : ce terme signifiait aussi bien le groupement que les hommes y appartenant).

LA MISE EN PLACE DES M.S. (MISSIONS SPECIALES)

Entre avril et mai 1953, profitant des sorties des unités du C.R., les M.S. s'infiltrèrent à travers le dispositif Viet-Minh, et prirent des contacts nécessaires. Entre autres le chef local vint en liaison auprès du chef d'Antenne et l'informa de la possibilité d'armer immédiatement 150 hommes. Au début du mois de mai, dès le retour des premières M.S., le chef d'Antenne avait organisé sa zone. Un Sous-officier européen (un Sergent/Chef) fut prévu pour en prendre le commandement. Et, de la fin mai au mois de juin, la mise en place de la Zone Maquis se réalisa (11). La mise en place de l'armement, elle, se fit graduellement. Le 20 mai, profitant d'une opération sur Son La, le Sous-officier quitta Na San, P.C. de l'Antenne, avec mission de gagner Ban Cotonh; il disposait d'un commando de 40 hommes bien entraînés et d'un poste de radio. Le 22 au soir, il abandonna la colonne opérationnelle et se dirigea sur Ban Hom. Le 26 il atteignit Pa Lao. Au cours de sa progression, il intercepta une colonne de coolies V.M. recrutés de force. Il élimina l'escorte V.M., les gens ayant manifesté l'intention de le suivre, il les fit progresser derrière lui, à distance de quatre heures de marche. Ils constituèrent par la suite son commando Thaï. Arrivé dans la région Méo, les contacts établis par les M.S. se concrétisèrent et le 30 mai, les premières armes étaient parachutées.

Le commandant du C.R. de Na San, après avoir pris connaissance de la mission donnée au chef d'Antenne GCMA, ne lui cacha pas que cette mission lui avait paru impossible à remplir étant donné la situation du moment.

Six mois plus tard, le maquis "Colibri" avait pris solidement pied dans tout le massif du Long He. La réussite était due à plusieurs facteurs. Tout d'abord, à l'aide totale fournie par le commandant du C.R.; ensuite à la ténacité et à la clairvoyance du chef de la Mission Maquis (La Capitaine Hébert); et enfin, au raid audacieux exécuté dans des conditions délicates par un Sous-officier d'une rare Valeur (le Sergent/Chef Chatel).

Au 30 juin, le maquis en place comptait 250 Thaïs, 180 Méos, tous armés et encadrés. Dans sa phase d'extension, le maquis fut organisé en trois groupes ("Colibri", "Aiglon", et "Calamar") avec à la tête de chacun d'eux, un Sous-officier européen; l'ensemble étant sous l'autorité d'un Officier. Au 30 septembre 1953, l'effectif de "Colibri" était de 1250 hommes, celui de "Calamar" de 950, et celui de "Aiglon" de 200.

LA FIN DE L'ACTION ET DE L'INDOCHINE FRANÇAISE

Ainsi, avec relativement peu de moyens, toute une zone fut interdite au V.M. L'exemple seul du maquis "Colibri" démontra au commandement des F.T.N.V. (Forces Terrestres du Nord Vietnam) la remarquable efficacité ainsi que la rentabilité des G.C.M.A. Cette action avait permis de donner aux équipes, aux agents directs, un tremplin, une plate-forme. Les autres maquis d'Indochine donnèrent dans l'ensemble d'aussi bons résultats. Mais restait la question de leur fidélité, de leur attachement à la cause française. Elle importait doublement : pour le choix des Agents mais plus encore pour la pénétration du pays et les possibilités d'influence auprès des populations. Les régions de minorités, d'une façon générale, étaient favorables à la cause française, et souhaitaient sa présence. Pour elles, c'était un élément de protection face au V.M. Mais en ce qui concernait les pays Annamites (centre Vietnam) ou certaines régions occupées par le V.M., l'Action devait plus s'identifier au commando. Cependant, même en zone hostile, se trouvaient toujours des éléments d'opposition (catholiques et sectes religieuses telles les Hoa Hao ou encore les Caodaïstes), ce qui n'excluait pas la possibilité de traiter ces régions, en travaillant les mécontents. Et c'est ce qui fut entrepris jusqu'à la limite des moyens et des ordres.

Il ne s'agissait pas, en Indochine, d'appliquer une doctrine Action mise sur pied en Europe pendant la seconde guerre mondiale. L'Action devait se mouler au pays, s'adapter à chaque région, aux différentes populations, emprunter les formes les plus diverses; ce qui fut entrepris.

Le V.M. faisait preuve d'une imagination extraordinaire dans la recherche et l'exploitation des points faibles français (12) et les services spéciaux furent en mesure de trouver les parades appropriées en adoptant une structure correspondante et efficiente de ses sections, et dans les types d'actions engagées par elles.

Après la fin du réduit central de Dien Bien Phu et de la conférence de Genève (7 mai - 20 juillet 1954), la politique française changea et les ordres destinés au Commandement Général indiquèrent clairement le désengagement total des forces et donc des services spéciaux, ce qui fut souvent dramatique(13). Le "cessez-le-feu" advint le 11 août 1954, après 9 ans d'un conflit tragique qui forgea malgré tout l'âme de l'armée française.


NOTES :

(*) Nous n'aborderons pas ici différents organismes, bien que classés dans les services spéciaux, tels la Direction des Services Français de Sécurité, la Section des Etudes Historiques (ou 6ème Section de l'EMIFT), le Service de Sécurité Militaire (SSM), le Service de Protection du Corps Expéditionnaire (SPCE), des services spéciaux donc, nais ne relevant pas toutefois du SDECE. Néanmoins ces différents organistes travaillèrent ensemble, notamment dans le cadre des Détachements Opérationnels de Protection (D.O.P.).
(1) Protocole n° 159 du 25 Février 1947.
(2) Le texte réglant l'organisation et le fonctionnement du G.C.R., est une décision de la Présidence du Gouvernement provisoire de la République Française du 15 Mars 1945.
(3) Crée par Note de Service n' 999/EMIFT/I non datée; 1952.
(4) Crée par Note de Service n' 3228/EMIFT/13394 du 2 Décembre 1953.
(5) Crée par Décision n' 174/CAB.MIL/E.D. du 7 Avril 1951.
(6) Pour la couverture de l'Action.
(7) Nous pourrions donner l'exemple de l'odyssée des Sergents Bourdon et Baudouin; in Journal de marche ; Annexe 2. in Rapport d'activités du G.C.M.A. (4ème Trimestre 1952).
(Cool Nous pouvons citer un tel homme : le Sergent/Chef Chatel du GCMA qui à lui seul leva une année de plus de 1000 partisans dans le naquis "Colibri".
(9) Des faits regrettables viennent entacher d'avantage le conflit : la concussion et le trafic des piastres.
(10) Can-Bo : Commissaire politique du V.M.
(11) Pour différencier un maquis en activité d'un futur maquis, le terme de Mission Maquis était employé durant toute la phase précédant l'implantation d'armes; une fois celle-ci effectuée, elle prenait l'appellation de Zone Maquis.
(12) Grâce notamment à l'action de l'entreprise "Van" (Le service d'action psychologique Viet-Minh).
(13) De nombreux maquis furent désarmés par les français et laissés à la fureur rouge; d'autres furent purement et simplement oubliés du jour au lendemain (fin des parachutages de ravitaillement en armes et en munitions) donc sans possibilité de résister longtemps face à la marée V.M.



Texte de Philippe Raggi, paru dans la Revue Historique des Armées, n° 194, mars 1994, pp. 44-53.
Chercheur en géopolitique, spécialisé sur l’Asie du Sud-Est. Chef du département Asie du Sud-Est, à l’Académie Internationale de Géopolitique. Chargé de recherche,au Centre Français de Recherches sur le Renseignement (CF2R).


Notices et Bibliographie
Cette article a pu être réalisé grâce au concours du S.H.A.T. (Service Historique de l'Armée de Terre française; Fort de Vincennes - aujourd'hui S.H.D.) dont les archives sur l'Indochine ont été consultées méthodiquement par l'auteur. Références des cotes : 10H1631, 1869, 985, 986, 1094, 1624.

Il n'existe pas d'ouvrage sur les services spéciaux français en Indochine, mais on peut tout de même trouver quelques récits et témoignages tels :

- Les Maquis d'Indochine. Colonel R. Trinquier. SPL. Ligugé, 1976.Un livre essentiel sur l'Action en Indochine, par le spécialiste incontesté de la guerre moderne (révolutionnaire) et de la subversion.
- Chemins sans croix. Déodat de Puy Montbrun. Presse de la cité. Paris, 1964.Un récit qui retrace le périple d'un Capitaine en Indochine ; s’il participa à des actions avec le GCMA, il fut avant tout un officier d’Etat-Major et non un réel homme de terrain.
- Le 11ème Choc. Erwan Bergot. Presse de la Cité. Paris, 1986.Les premiers chapitres de ce livre sont consacrés au GCMA/GMI; il n'en demeure pas moins que c'est un livre très succinct sur la structure et l'organisation des services spéciaux.
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